Je suis morte un matin de décembre.
Mon corps a été trouvé 5 jours après mon dernier souffle.
Alors que je flottais encore dans un coin des murs, j'ai vu un voile d'incompréhension sur leurs visages.
C'est le voisin, que je n'avais croisé qu'une fois de mon vivant, qui a compris que quelque chose n'allait pas. Son petit chat qui venait me rendre visite de temps à autre, était resté, anormalement immobile, devant ma porte fenêtre, donnant sur la terrasse. Les volets étant clos, il a du sonner.
Je vois tout depuis ma dernière inspiration.
Comme je ne répondais pas, il ne s'est pas inquiété plus que cela et est retourné à ses affaires.
Mais voilà, le lendemain matin son petit chat recommence son manège.
S'en est assez maintenant, il cherche mon nom sur Internet et me trouve, il prends son téléphone et m'appelle. Forcement cela sonne dans le vide, je ne sais plus me lever.
Il ne se décourage pas et entreprends cette fois de se rendre à la police locale, deux rues près de chez nous. L'odeur n'est pas très forte mais elle se perçoit.
Les policiers ne feront qu'un rapide tour et répartiront.
De son côté, mon amie m'a appelé mais n'ayant pas décroché le téléphone, elle s'était dit que je devais prendre ma douche ou bien que le portable était resté en stand by à la maison pendant je faisais quelques courses alimentaires. Pas de préoccupations majeures. Seul le voisin, devant ce silence morbide cogite.
Les autres personnes de mon entourage font leurs vies, que dire a cela? C'est normal.
Les 5 jours ont fini par passer.
Ce cher voisin, dont je ne connaissais pas le prénom jusqu'à ce que j'arrive ici, a fini par se mettre en colère et a décidé de prendre les choses en mains. Il tambourine aux volets, casse l'un d'eux arrive à ouvrir la porte et me voit allongée là, immobile.
Il faudra quelques minutes à l'ambulance pour arriver et constater le décès. Ils sont là les ambulanciers, le voisin, trois inconnus...
Comment avertir les personnes de mon entourage, les policiers arrivent en renfort. Ma petite pièce d'habitation devient vite un champ de bataille. Tout est dans mon portable, sauf qu'il est éteint. Les appels en absences sur le téléphone fixe de mon amie sont repérés. Un des policiers: Bob, va faire un "bis".
Il lui demande:
- Bonjour, je suis l'agent de police Bob Saint Clair, connaissez vous Anne ...?
- Oui, c'est une amie à moi
- Pourriez vous s'il vous plait vous rendre à son adresse? Nous avons à discuter
- J'arrive
Tout d'un coup, je ressens de l'inquiétude. Mais d'où me vient ce ressenti? Il appartient à mon amie. Je suis toute retournée. Puis-je donc ressentir un lien avec une personne vivante? Pourquoi n'ai-je rien ressenti pour le voisin, les ambulanciers, les policiers? Ils n'ont aucun lien, dans cette vie, avec mon âme. C'est tout autre avec mon amie.
Je commence à comprendre.
Je suis toujours dans la pièce, mon corps est emballé, déplacé et mis dans l'ambulance, direction le frigo en attendant que la famille le réclame.
Mon amie découvre l'horreur de la situation. Du moins, je la ressens. Elle est très triste, son incompréhension me glace l'âme. C'est la deuxième fois pour elle, une fois de trop.
Elle se débat dans ses questionnements et ne sait pas pour où commencer. Elle s'assoit un instant dehors sur la terrasse, fume une cigarette. Elle essaie d'arrêter de penser mais c'est une chose impossible. Comment l'exprimer à la famille? Comment les contacter? Doit elle avertir mes anciens amis? Elle ne sait pas. Elle continue à fumer sa cigarette, après elle verra.
Je ne suis plus dans la pièce, je suis avec mon amie, à côté d'elle. Je patiente. La voici qui se lève, elle appelle son amie, à elle. Pour parler, pour essayer de comprendre, pour prendre un peu de recul. Son amie et moi nous nous sommes rencontrées à quelques reprises, une femme exceptionnelle qui mérite plus qu'elle ne croit. Je comprends mieux encore pourquoi maintenant.
Elles sont toutes les deux là, à chercher les numéros de téléphone. Elles font le tour de la famille, d'abord mes parents, puis ma s½ur, impossible de trouver mon frère. Normal il a déménagé il y a quelques mois mais n'a pas transmis ses nouvelles coordonnées téléphoniques. Il y a toujours le portable.
Mes parents, chers parents, qui ont fait de leur mieux, comment leur en vouloir? Ils ont fait avec ce qu'ils avaient, pourtant j'avais ce goût amer dans la bouche de séparation. J'avais de la connaissance mais je n'ai pas su m'en servir, la mettre en pratique et gagner mes galons de leçons.
Ils sont anéantis, toujours cette incompréhension dans leurs regards comme les inconnus.
Oui, je vole d'un endroit à un autre. Je suis attirée par les pensées et les émotions qui se vivent.
Ils réfléchissent à l'aspect pratique: quand, où, comment? Le pourquoi reste sans réponse. Je n'ai pas laissé de message, pourquoi faire? Ils sont dans la douleur, ils se remettent en cause. C'est trop tard.
Ma s½ur est sous le choc, elle reste sans voix. Elle ne l'aurait pas cru possible. Et pourtant?
Mon amie n'arrivant pas à joindre mon frère se culpabilise, je me retrouve à nouveau à côté d'elle.
Elle est sur place, dans la ville où j'avais décidé de vivre. Quelle ironie ! Elle pense devoir faire le lien et ne permet pas à mes parents de faire leurs devoirs de parents. C'est une vraie mère poule. Elle est tellement triste.
Ici, je ne reçois que de l'amour inconditionnel. Mon égo a disparu. Mes craintes, mes douleurs aussi. Je ressens les émotions de mon amie, elles me touchent mais ne me déstabilisent pas. C'est nouveau et agréablement bon. Je ne regrette pas.
Ce qui va être des jours dans l'espace temps terrestre, se résume ici à quelques minutes.
Je suis tout à coup attiré dans un vortex par les pensées de mon amour. Celui avec lequel, je voulais partager ma vie. Les instances supérieures ne voulaient pas de cette union, comme un acte interdit. Je ne leurs en veux plus, je comprends maintenant.
Mon tendre amour est bouleversé. Nous nous étions parlés au téléphone à peine quelques jours auparavant. Il m'avait dit "aie confiance en la vie". J'en ai décidé autrement. C'est mon libre arbitre.
Sa première pensée va vers ses enfants: comment leur dire? Puis vers lui, qu'ai-je fait ou pas fait pour qu'elle soit morte aujourd'hui? Ne suis-je destiné qu'à vivre des deuils et à enterrer les personnes que j'aime?
Je comprends son amertume mais ne la partage pas. Il a des ressources, de capacités à passer à autre chose si rapidement que je ne suis pas inquiète à son sujet. Il parcourt son chemin comme il se doit.
Y aura-t-il un enterrement? Je ne le vois dans aucune des pensées. Je suis morte depuis 8 jours maintenant, mon corps est toujours dans le frigo au service morgue de l'hôpital civil.
Mes parents sont venus clôturer les affaires pratiques, l'emballage de mes affaires, le préavis de l'appartement. Tout cela dans un silence de mort...
D'ici tout parait très facile à gérer. Je suis contente de m'être débarrassé de ces contingences matérielles. Je suis libre et légère. Je ne suis plus engoncée dans un corps. C'est un pur bonheur. Je sens bien une frisson me parcourir parce que "je sais" que mon acte aura des conséquences. J'ai choisi de finir la leçon avant que le professeur donne son feu vert. Je vais devoir recommencer...
Pour l'heure, je retourne près de mon amie. Nous nous sommes connus peu de temps avant mais j'ai senti une véritable osmose avec elle. Elle est d'une gentillesse exemplaire, une force de caractère qui rend humble les plus grands. Elle n'en a pas véritablement conscience. Peut-être un jour le fera-t-elle ? Je le lui souhaite.
Finalement mes parents se décident pour une crémation, ils se sont rappelés que je préférais cela à une mise en boîte sous terre. N'ayant pas fait de testament, du fait de mes maigres biens, ils se séparent des éléments utiles en les donnant à Emmaüs. Les bijoux retournent dans la famille.
Depuis que je suis là, j'ai appris que je pouvais souffler une "intuition", comme faire entendre ma voix. Je décide d'utiliser cet outil avec ma mère pour lui dire que j'aimerai que le collier de perle aille à ma nièce la plus âgée et la médaille de la vierge Marie, à la plus jeune. Pour le reste à leur bon vouloir.
Mon tendre amour l'a annoncé à ses enfants, je le sens parce que je me retrouve à un instant à côté de sa fille qui me parle. Je ne sais pas comment lui répondre, je lui souffle une intuition et lui envoie de l'amour inconditionnel. Elle reprend des couleurs, ses joues étaient pâles de chagrin. Je suis maintenant avec son fils, il est dans sa chambre allongé sur son lit. Il sait pourquoi, et je n'en suis même pas étonnée. Il prend la chose avec une grandeur d'âme que je lui reconnaissais même si cette absence reste palpable. Il sait que nous retrouverons dans une prochaine vie.
Finalement, la chose est bien prise dans sa globalité. Le travail de deuil est commencé pour la plupart des personnes averties.
Oups...! Me voilà, à cet instant, à côté de mon meilleur ami et âme s½ur, maintenant je le sais. Il est pétrifié par la nouvelle. Il m'avait dit "bat toi", je ne suis pas lui. Il le savait aussi. Une magnifique aventure nous deux. J'arrive enfin à lire dans son c½ur et ce que je vois me transporte d'un bonheur inégalé, c'était donc toi ! Toi ! Je ne l'ai pas vu ! Heureusement qu'il est prévu que tu viennes me rejoindre rapidement, du moins en temps universel...Je souris comme une gamine, heureuse.
Mon frère vient d'être contacté, waouh !! Quelle colère ! Je sens la froideur de sa colère et la douleur de sa peine.
Demain, mon corps sera incinéré, ma famille, mon meilleur ami et mon amie seront là. Mon tendre amour ne se joindra pas à eux, à cause du travail. Tout se fait dans la discrétion. J'apprécie. Il est prévu qu'ils se retrouvent pour dîner ensemble. C'est une autre intuition que j'ai soufflée à mon amie, cette fois. Je sais qu'elle m'a suffisamment comprise pour savoir que cela pouvait me tenir à c½ur. Malgré ma lâcheté, je la remercie avec mon c½ur de cette démarche.
Nous voici au dîner, je suis à côté de l'un puis de l'autre...leurs pensées ne sont pas très roses, tâchées par ces nombreux "pourquoi?" Ils échangent des paroles comme "elle avait tout pour réussir" et "elle était intelligente, mignonne, c'était une femme bien". Ils sont sincères.
Le seul hic est que je ne peux leur donner la réponse. Ils n'étaient pas moi, je n'étais pas eux dans ce monde terrestre.
Comment expliquer à des personnes qui vous aiment que vous ne vous aimiez pas assez pour continuer? Cela leur semble illogique, puisque je suis aimable.
Pourquoi ne puis je pas utiliser cet amour à mon propre compte? C'est la question. Celle à laquelle j'ai essayé de répondre pendant plusieurs années, sans succès.
Oui: au travail sur soi, oui à la connaissance, oui à l'ouverture des horizons, oui à l'ouverture d'autres portes.
Non: au manque d'estime, au manque d'amour, au manque de compréhension, au manque de respect, au manque tout court.
J'étais en manque de cette douce chaleur qui provient de notre esprit, de notre c½ur, de cet amour inconditionnel qui sait que seul lui crée.
J'étais dans une spirale descendante, dans laquelle me relever était impossible.
L'amour de l'autre ne remplit pas ce manque. C'est comme si, j'avais toujours oublié une pièce, une pièce essentielle au puzzle: l'amour de soi.
Maintenant c'est fait. Je ne peux retourner en arrière.
Pourquoi expliquer le "comment en est elle arrivée là?" cela ne sert à rien. Ce qui devait être a été, pas plus, pas moins.
De là où je me trouve, j'ai l'explication mais cela ne semble pas être présentable à la nature humaine car elle n'arrive à conceptualiser l'idée. C'est comme demander à un animal d'arrêter d'avoir un instinct de survie. C'est impensable, au sens premier du terme.
Chacun retourne à sa vie, je deviens un souvenir plus ou moins lointain. Mes cendres seront mises dans la nature, jetée du haut d'une colline aidée par le vent.
Mon départ n'est qu'un fait divers. C'est cela qui m'a fait me décider.